« Soudain » : quand un film nous invite à repenser notre manière de prendre soin des personnes âgées
Que nous dit le film Soudain sur l'accompagnement des personnes âgées ? Regard, parole, toucher, verticalité et importance du temps : une réflexion personnelle sur le soin et la relation.
MIEUX ACCOMPAGNER L’AUTRE
Tenir l'équilibre
9/8/20268 min read
Regarder. Parler. Toucher. Rester debout. Et surtout, prendre le temps.
Il y a des films dont on sort avec une histoire en tête.
Et puis il y a ceux qui continuent à nous accompagner après avoir quitté la salle.
C’est ce qui m’est arrivé avec Soudain, le film de Ryūsuke Hamaguchi, avec Virginie Efira et Tao Okamoto.
Sorti en France le 12 août 2026, ce film de 3 h 15 raconte notamment l’histoire de Marie-Lou, directrice d’un établissement pour personnes âgées, qui cherche à y faire évoluer les pratiques d’accompagnement. Elle souhaite notamment s’appuyer sur l’Humanitude, une philosophie du soin qui place la relation au cœur de l’accompagnement.
Mais Soudain est bien plus qu’un film sur les EHPAD.
C’est un film sur la rencontre, la maladie, la finitude, l’amitié, le corps, le temps… et sur cette question finalement toute simple et pourtant immense :
Comment être véritablement présent·e à l’autre ?
C’est cette question qui, personnellement, continue de résonner en moi.
L’Humanitude : remettre la relation au cœur du soin
Dans le film, Marie-Lou cherche à faire évoluer les pratiques de son établissement en s’appuyant sur l’Humanitude.
L’Humanitude est une philosophie et une méthodologie de soin développée notamment par Yves Gineste et Rosette Marescotti.
Elle s’appuie sur quatre piliers : le regard, la parole, le toucher et la verticalité.
L’idée qui me semble particulièrement intéressante est de ne pas considérer la personne âgée uniquement à travers ses besoins médicaux ou ses limitations.
Elle reste avant tout une personne avec laquelle nous sommes en relation.
Cette conception rejoint d’ailleurs une orientation plus large des politiques de santé actuelles : l’Organisation mondiale de la Santé défend une approche des soins aux personnes âgées davantage centrée sur la personne, ses capacités, ses besoins et son environnement, plutôt qu’uniquement sur les maladies ou les déficiences.
Et dans Soudain, cette philosophie ne reste pas une théorie.
Elle se voit.
Elle s’expérimente.
Elle passe par le corps.
Regarder : avant même de toucher, il y a la rencontre
Le premier élément qui m’a particulièrement interpellée est le regard.
Dans l’approche présentée dans le film, il ne s’agit pas simplement de regarder une personne.
Il s’agit de chercher son regard, de se placer à sa hauteur, de créer une véritable rencontre visuelle.
Cela peut sembler extrêmement simple.
Et pourtant…
Dans nos vies quotidiennes, nous regardons souvent sans vraiment voir.
Dans les soins, le risque peut être encore plus grand : le geste technique devient prioritaire et la personne peut progressivement devenir « celle qu’il faut laver », « celle qu’il faut lever », « celle qu’il faut habiller ».
Alors que derrière le soin, il y a toujours quelqu’un.
Quelqu’un qui peut avoir peur.
Quelqu’un qui peut être fatigué.
Quelqu’un qui peut ne pas comprendre ce qui est en train de se passer.
Quelqu’un qui a besoin de savoir qu’on s’adresse bien à lui ou à elle.
Le regard peut alors devenir le premier geste de présence.
Parler : expliquer plutôt que faire à la place
Le deuxième pilier est la parole.
Dans le film, les gestes de soin sont accompagnés par des explications.
On ne se contente pas de faire.
On explique ce que l’on va faire.
On annonce le geste.
On donne des repères.
Cela peut paraître évident. Pourtant, lorsqu’une personne est très dépendante ou vit avec des troubles cognitifs, nous pouvons être tenté·es de parler moins avec elle… alors même qu’elle a peut-être encore davantage besoin d’être associée à ce qui lui arrive.
Une revue systématique consacrée à la communication avec les personnes vivant avec une maladie d’Alzheimer ou une autre forme de démence souligne justement l’importance de comprendre ce qui constitue, du point de vue des personnes concernées, une communication réellement significative et connectante.
Parler à quelqu’un plutôt que parler sur quelqu’un.
Expliquer plutôt que surprendre.
Demander plutôt que décider systématiquement à sa place.
Ce sont parfois de petits changements.
Mais les petits changements dans la relation peuvent avoir une grande importance.
Verticalité : continuer à être acteur·ice de son corps
Le troisième pilier est la verticalité.
L’Humanitude accorde une place importante au fait de préserver autant que possible la capacité de la personne à se lever, à se tenir debout et à marcher.
Cela ne signifie évidemment pas que toute personne âgée doit ou peut marcher.
Chaque situation est singulière.
Mais l'idée essentielle est de ne pas renoncer trop rapidement aux capacités encore présentes.
L’Organisation mondiale de la Santé place elle aussi la préservation de la capacité fonctionnelle au cœur de son approche du vieillissement en bonne santé. Son programme ICOPE vise notamment à repérer les évolutions des capacités physiques, cognitives et sensorielles et à construire des parcours de soins personnalisés.
Ce qui me touche dans cette approche, c’est qu’elle nous invite à regarder ce que la personne peut encore faire, plutôt que de ne voir que ce qu’elle ne peut plus faire.
Et puis il y a le toucher…
C’est probablement le pilier qui m’a le plus émue dans Soudain.
Peut-être parce que le toucher occupe une place particulière dans ma propre pratique auprès des personnes âgées et des aidant·es.
Le film montre une manière très progressive d’entrer en contact avec une personne.
Ne pas saisir immédiatement sa main.
Commencer éventuellement par l’épaule.
Laisser le contact s’installer.
Approcher progressivement.
Être attentif·ve à ce que la personne exprime.
Ce qui me semble essentiel ici, c’est que le toucher n’est pas seulement un geste technique.
Il peut aussi être un moyen de communiquer une présence.
Une façon de dire : « Je suis là. »
Toucher quelqu’un n’est jamais un geste neutre
Nous savons que le toucher peut avoir une dimension relationnelle importante.
Mais le toucher n'est pas une solution miracle.
Et surtout, tous les touchers ne se valent pas.
Un toucher peut rassurer.
Mais il peut aussi déranger, surprendre ou être vécu comme intrusif.
Tout dépend de la personne, de son histoire, de ses préférences, de son état du moment, du contexte et de la manière dont le contact est proposé.
C'est pourquoi, dans ma pratique de gérontopraticienne en soins de confort et de bien-être par le toucher sensoriel, je considère la qualité de la présence et l'écoute des réactions de la personne comme essentielles.
Toucher quelqu'un, c'est aussi accepter de l'écouter avec ses yeux, sa peau, ses muscles et ses réactions.
Le temps est-il lui aussi un soin ?
C'est peut-être l'une des réflexions qui me reste le plus du film.
Soudain dure 3 h 15.
Oui, c'est long.
J'ai moi-même ressenti quelques longueurs, notamment dans les passages consacrés aux réflexions sur le capitalisme…
Mais paradoxalement, la lenteur du film m'a aussi semblé cohérente avec ce qu'il raconte.
Parce que prendre soin demande du temps.
Le temps de regarder.
Le temps d'expliquer.
Le temps d'écouter.
Le temps de laisser une personne répondre.
Le temps de s'adapter à son rythme.
Le temps de ne pas transformer chaque geste en course contre la montre.
Cette question du temps me paraît particulièrement importante lorsque nous accompagnons des personnes âgées.
Nous vivons dans une société où la rapidité est souvent valorisée.
Faire plus vite.
Être plus efficace.
Optimiser.
Gagner du temps.
Mais une personne âgée qui met plus longtemps à se lever n'est pas nécessairement une personne qui « fait perdre du temps ».
Elle est peut-être simplement une personne qui a besoin de plus de temps.
Et ce n'est pas tout à fait la même chose.
L'approche centrée sur la personne défendue par l'OMS invite justement à adapter les soins aux besoins, aux capacités et aux priorités de chaque personne.
Alors je me demande :
Et si ralentir n'était pas perdre du temps ?
Et si, parfois, ralentir était précisément prendre soin ?
Une histoire d'amitié au milieu de tout cela
Et puis il y a l'autre dimension du film.
Celle qui m'a également beaucoup touchée : la rencontre entre Marie-Lou et Mari.
Marie-Lou, directrice de l'établissement, rencontre Mari, une metteuse en scène japonaise.
Deux femmes.
Deux univers.
Deux sensibilités.
Et une complicité qui va progressivement se construire.
Le film devient alors aussi l’histoire d’un coup de cœur amical
Une histoire de ces rencontres inattendues qui nous déplacent, nous questionnent et parfois nous transforment.
J'ai beaucoup aimé cette dimension.
Parce que prendre soin des relations ne concerne pas uniquement les relations de soin.
Nous avons aussi besoin d'amitiés.
De rencontres.
De personnes avec lesquelles nous pouvons parler, réfléchir, rire, expérimenter.
Et parfois, nous avons la chance de rencontrer quelqu'un avec qui quelque chose résonne immédiatement.
Alors ces liens-là aussi, il faut savoir les nourrir.
Les entretenir.
Les chérir.
Une scène autour du toucher qui m'a particulièrement marquée
Il y a notamment dans le film une expérience collective autour du mouvement et du toucher, avec une scène de massage collectif des pieds…
Une scène à la fois drôle, surprenante et profondément humaine…que j’aurais bien aimé vivre 😉
J'ai aimé cette scène parce qu'elle montre quelque chose que nous oublions parfois :
le toucher peut aussi créer du lien et du plaisir.
Il n'est pas forcément associé à la maladie, à la dépendance ou au soin médical.
Il peut être une expérience sensorielle.
Un moment partagé.
Un espace de découverte.
Une façon de retrouver son corps autrement.
C'est une dimension qui fait particulièrement écho à mon travail autour des soins de confort et de bien-être par le toucher sensoriel.
Ce que je retiens de Soudain
Je suis donc sortie de ce film avec plusieurs idées en tête.
Mais surtout avec une conviction renforcée :
la qualité d'un accompagnement ne repose pas uniquement sur ce que nous faisons. Elle repose aussi sur la manière dont nous sommes présent·es pendant que nous le faisons.
Regarder.
Parler.
Toucher.
Encourager le mouvement lorsque cela est possible.
Respecter le rythme.
Et laisser une place à la relation.
Cela ne signifie pas que tout est simple.
Cela ne signifie pas non plus qu'il suffit d'être bienveillant·e pour résoudre les difficultés du vieillissement, de la dépendance ou du travail en établissement.
Les professionnel·les du soin travaillent dans des réalités parfois très contraintes.
Mais même dans ces contraintes, notre manière d'entrer en relation peut compter.
Et peut-être que c'est finalement cela qui m'a le plus touchée dans Soudain.
Cette idée que derrière chaque geste, il y a une rencontre possible.
Alors, est-ce que je vous recommande Soudain ?
Oui.
Si vous êtes professionnel·le auprès de personnes âgées, aidant·e, proche d'une personne vieillissante… ou simplement intéressé·e par les questions de relation, de vieillissement et de soin, je pense que ce film mérite d'être vu.
Mais je vous préviens : prévoyez 3 h 15. 😉
Le rythme est lent.
Les mots posés.
Certaines réflexions sont exigeantes.
Et tout le monde n'adhérera probablement pas à cette forme cinématographique.
Mais cette lenteur peut aussi devenir une expérience en soi.
Une invitation à nous poser.
À écouter.
À regarder.
À laisser les idées cheminer.
Et peut-être à nous demander, à notre tour :
Quelle place faisons-nous réellement à l'autre lorsque nous prenons soin de lui ou d'elle ?
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